mercredi 28 octobre 2026 / /

Gabon Digital Week : l’Afrique face à l’IA, raconter son histoire ne suffit plus, il faut imposer ses données

Libreville, le 28 Octobre 2026. BWM -À l’occasion de la Gabon Digital Week, Madame Seynabou DIA SALL fondatrice et CEO de Global Mind Consulting, a livré une réflexion sur la souveraineté narrative de l’Afrique à l’ère de l’intelligence artificielle. Son message est sans détour : le continent doit cesser de laisser les autres produire l’essentiel des connaissances qui servent à le décrire.

L’Afrique est-elle racontée par ceux qui la connaissent ou par ceux qui disposent des moyens de la décrire ? C’est autour de cette interrogation que Seynabou DIA SALL a construit sa masterclass à la Gabon Digital Week. Dans un monde où les intelligences artificielles deviennent des sources d’information quotidiennes, la dirigeante de Global Mind Consulting invite les Africains à reprendre leur place dans la production et la diffusion des connaissances sur leur propre continent.


Pour illustrer son propos, l’intervenante a invité les participants à une expérience simple : demander à une intelligence artificielle de présenter le Gabon en cinq points, puis lui demander sur quelles sources elle fonde sa réponse. Derrière cet exercice se cache un enjeu majeur : les machines ne connaissent pas directement les réalités africaines. Elles s’appuient sur des données, des rapports, des articles, des recherches et des archives produits et rendus accessibles par des humains et des institutions.


Autrement dit, si l’Afrique est insuffisamment documentée sur Internet, les intelligences artificielles risquent de reproduire cette absence dans leurs réponses. Et pendant que le continent déplore les clichés et les représentations réductrices dont il fait l’objet, une question demeure : que produit-il lui-même pour faire connaître ses réalités ?


Des réalités qui évoluent, une réputation qui peine à suivre


Pour Seynabou DIA SALL, le problème ne se limite pas aux représentations négatives de l’Afrique. Il réside également dans l’écart entre la réalité et la perception que le monde s’en fait.


Une entreprise peut afficher de bonnes performances sans être suffisamment connue. Une institution peut se transformer sans que son image évolue. Un pays peut enregistrer des progrès sans que les perceptions du risque qui lui est associé changent au même rythme.


L’intervenante estime que cet écart peut avoir des conséquences économiques concrètes, notamment sur l’attractivité des marchés, la confiance des investisseurs, l’accès aux financements et les conditions auxquelles les États empruntent.


Elle rappelle toutefois qu’un bon discours ne saurait remplacer des résultats concrets. « Un bon narratif ne remplacera jamais de mauvais fondamentaux », souligne-t-elle en substance. Mais des avancées réelles, lorsqu’elles sont mal documentées ou insuffisamment valorisées, ne produisent pas nécessairement toute la valeur qu’elles pourraient générer.


Le message est clair : la communication ne doit pas servir à embellir artificiellement la réalité, mais à la rendre compréhensible, vérifiable et accessible. L’objectif n’est pas de substituer un récit excessivement négatif à un récit artificiellement positif, mais de permettre une représentation plus juste du continent.


L’Afrique, absente de ses propres débats ?


La pandémie de Covid-19 a également été évoquée comme illustration des déséquilibres dans la production des récits internationaux. Selon les échanges, de nombreuses projections alarmistes sur les conséquences de la crise sanitaire en Afrique ont circulé dans les médias et les débats publics, parfois sans donner suffisamment la parole aux experts africains.


Pour l’intervenante, cette situation révèle une faiblesse structurelle : les compétences africaines existent, mais elles ne sont pas toujours suffisamment visibles, documentées ou mobilisées dans les espaces où se construisent les opinions internationales.


Cette responsabilité concerne plusieurs acteurs. Les États doivent rendre davantage de données publiques, les universités faciliter l’accès aux travaux de recherche, les entreprises documenter leurs performances et les médias produire des contenus de référence. Les experts, eux aussi, doivent rendre leurs analyses accessibles au-delà de leur cercle professionnel.


Il ne suffit donc plus de réclamer une meilleure couverture médiatique de l’Afrique. Encore faut-il fournir les connaissances, les preuves et les ressources qui permettront de mieux la comprendre.


Produire, documenter, distribuer : trois leviers pour changer la donne


Au-delà du diagnostic, Seynabou DIA SALL propose une démarche fondée sur trois axes : produire, documenter et distribuer.


Produire, d’abord, signifie reconnaître que chacun peut contribuer à la connaissance du continent. Un étudiant peut faire de son mémoire une source utile ; un chercheur peut rendre ses travaux accessibles ; un développeur peut documenter ses outils ; un entrepreneur peut expliquer les problèmes auxquels son innovation apporte une réponse.


Documenter, ensuite, consiste à conserver des traces des performances, des transformations, des innovations et des politiques publiques. Cela implique également de tirer des enseignements des difficultés et des échecs, afin que les générations suivantes puissent bénéficier de ces expériences.


Distribuer, enfin, suppose de rendre les connaissances faciles à trouver et accessibles au plus grand nombre. L’intervenante a notamment suggéré que les prochaines éditions de la Gabon Digital Week puissent davantage profiter aux populations éloignées de Libreville, notamment à Makokou et à Franceville, grâce à la retransmission numérique des échanges.


Car une expertise enfermée dans un tiroir, une innovation sans documentation et une étude introuvable sur Internet ont peu de chances de peser dans les débats internationaux. La connaissance ne devient une force d’influence que lorsqu’elle circule.


Les médias africains, des instruments d’influence à renforcer


La question des infrastructures a également occupé une place importante dans les échanges avec le public. Interrogée sur les bases nécessaires au développement de l’intelligence artificielle en Afrique, Seynabou DIA SALL a reconnu l’importance des réseaux, de la fibre, du cloud et des centres de données.


Mais elle a insisté sur leur complémentarité avec ce qu’elle appelle une « infrastructure narrative » : un ensemble de données fiables, de recherches accessibles, d’expertises identifiables, de médias crédibles et de preuves documentées capables de nourrir la connaissance du continent.


L’évocation d’Africa N°1, de Russia Today et d’Al Jazeera a permis de rappeler que les médias ne sont pas seulement des canaux de diffusion de l’information. Ils participent aussi à la construction des représentations et des rapports d’influence à l’échelle internationale.


Pour l’Afrique, l’enjeu est donc de disposer de médias suffisamment solides pour raconter ses réalités, confronter les points de vue et faire entendre ses experts au-delà de ses frontières.


Intelligence artificielle : les données africaines, le chaînon manquant

L’un des échanges les plus révélateurs a porté sur les biais algorithmiques et la capacité des intelligences artificielles à comprendre les réalités locales.

Un étudiant en cybersécurité, en intelligence artificielle et en Big Data a notamment soulevé la question de l’économie informelle gabonaise, qui représente un terrain important d’observation des pratiques commerciales et des comportements économiques. Comment développer des modèles capables de comprendre ces marchés sans reproduire les biais des systèmes conçus à partir d’autres réalités ?

En réponse, le ministre a insisté sur la nécessité d’accroître la production de contenus africains, d’améliorer la transcription écrite des savoirs transmis oralement et de renforcer la coopération entre les pays du continent afin qu’ils puissent peser davantage dans les discussions avec les plateformes d’intelligence artificielle.

Cette question dépasse la simple visibilité médiatique. Elle touche à la capacité de l’Afrique à préserver ses langues, à numériser ses savoirs, à valoriser ses données économiques et à développer des outils technologiques adaptés à ses propres besoins.

Les données issues des marchés locaux, des activités informelles, des recherches universitaires et des expériences professionnelles pourraient ainsi contribuer à des systèmes plus représentatifs des réalités africaines, à condition d’être collectées, documentées et utilisées de manière rigoureuse.


« Être visible ne suffit plus. Il faut devenir une source »

Au terme de sa présentation, Seynabou DIA SALL a lancé un appel à la responsabilité collective. Elle invite chaque participant à se demander ce qu’il peut produire, dès aujourd’hui, pour contribuer à la connaissance du continent : une étude, une analyse, une donnée, un retour d’expérience ou une recherche accessible et vérifiable.

Son ambition ne consiste pas à faire davantage de bruit autour de l’Afrique, mais à accroître la quantité et la qualité des connaissances disponibles sur elle.

La Gabon Digital Week ouvre ainsi un débat qui dépasse les infrastructures technologiques. Le véritable défi consiste à construire un environnement dans lequel les savoirs africains sont produits, conservés, partagés et utilisés, y compris par les systèmes d’intelligence artificielle.

Car, au fond, les machines ne racontent pas spontanément l’Afrique : elles exploitent les traces que les humains leur laissent. Et si le continent veut peser dans la manière dont il sera compris demain, il doit dès aujourd’hui multiplier les sources fiables qui documentent ses réalités.

À l’ère de l’intelligence artificielle, l’Afrique ne peut plus se contenter de réclamer le droit de raconter son histoire. Elle doit aussi produire les connaissances qui feront autorité.


Par Guy vianney NGOSSANA

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